samedi 11 août 2012

Je n’arrive plus à écrire. Je me sens tellement cassée de l’intérieur, tellement abîmée. Je ne veux pas qu’on soulève le couvercle de mon cœur. On y verrait des milliers et des milliers de morceaux, éparpillés, inrecollables. On y verrait la réalité de ma souffrance. Je préfère que personne ne sache combien j’ai mal. Ca va ? Oui, et toi. Que pourrais-je dire d’autre ? Non, ça va pas. Ca va pas du tout, même. J’ai tellement mal que je vais en mourir. J’ai tellement mal que ça me fait peur. Je pensais pas qu’on pouvait avoir mal comme ça. Je pensais pas que ma vie serait faite de souffrance et de rejet. Je pensais pas que le vide prendrait toute la place et me laisserait agoniser en silence.
Longtemps j’ai pensé que les meilleurs écrivains étaient des êtres torturés qui avaient une histoire à raconter. Une histoire brûlante qui les dévorait de l’intérieur et qui avait besoin de sortir. Mais la souffrance ne fait pas l’écrivain. J’ai une histoire qui est comme bloquée tout au fond. Elle est tragique mais si insignifiante finalement. Et la douleur m’empêche de la raconter.
Je suis en colère contre Cyrulnik. Ou plutôt contre les gens qui parlent du concept de résilience. Les journalistes aiment les généralités. Ils aiment parler de ce qu’ils ne connaissent pas. Ils aiment dire des choses inacceptables. J’écoute leur admiration pour la créativité de Jeanette WInterson. Une créativité née du puritanisme américain. Jeanette Winterson n’a pas l’air malheureuse, malgré ses expériences douloureuses. Ce qui manque aux écrivains français, c’est du vécu, de la souffrance, des interdictions. Mais ne devrait-on pas plutôt renverser la perspective ? Jeanette Winterson a du talent ; et si elle avait été plus heureuse, elle aurait peut-être écrit autre chose, autrement. Elle n’avait pas besoin de souffrir, elle n’avait pas besoin d’une vie difficile. Elle a réussi à faire de ses blessures une force vitale, mais ça n’enlève rien à la maltraitance, à la douleur insupportable. Ca ne justifie pas ce qui lui est arrivé. Elle aurait pu aussi en mourir de désespoir. Selon les journalistes, ses dépressions tiennent de l’anecdote. Mais comment peut-on dire tout ça autour d’une table en buvant un café?
C’est sans doute moi qui manque de perspective. Sa vie fait écho à la mienne et j’aimerais tant pouvoir tout effacer de ma mémoire. Je n’arrive plus à supporter les bons souvenirs. Ils me rappellent que c’était sans eux. Ils me rappellent l’indifférence de mes parents à mon bonheur. Leur mort n’y changera rien. Jamais.